À propos de “Mon Cher Caniballe”
Milieu,
fim et commencement
Hélio
Meira de Sá
Au début, étaient les bois, les montagnes, les
fleuves et les
Indiens. La vision de paradis qui paraît en estampe sur la couvertyure
du livre de
Antônio Torres, Mon cher Cannibal anticipe un peu
ce que le lecteur va trouver.
Dans l’illustration de l’artiste graphique, Elcio Noguchi, un Indien,
droit
comme un I, se dresse en haut do Corcovado, brandissant un arc et
visant, avec sa flèche,
un paysage ou l’on découvre la Forêt Atlantique et le Pão de Açúcar,
sans son
invétiable tramways, et encore immaculée, la baie de Guanabara.
Le contraste entre ce paradis perdu, habité depuis
les tous
premiers temps par les Indiens Tamoios et le Rio de
Janeiro actuel est l’axe
central de ce récit. L’Indien Cunhambebe, chef de la tribu antropophage
des
tupinambás, surgit comme le protagoniste et le symbole d’un Brésil
hégémoniquement indigène.
L’auteur se sert du langage de fiction comme
instrument pour
raconter, d’un côté, la période coloniale du XVI ème siècle et,
surtout, la
trempe guerrière de Cunhambebe “le cher cannibale” et son peuple. De
l’autre, le narrateur, probable alter-ego de Antônio Torres, se penche
en un
exercice de métalangage, sur des livres crasseux, des vieux livres
oubliés, dans un
effort de reconstitution de “dates exactes, de noms corrects, de mythes
et de
fables” quelque peu machadien. Le distancement temporel du narrateur
crée des
situations optimales permettant d’interférer, dans les faits racontés,
au moyen de
commentaires enjoués ou de simulations de dialogues, avec les
personnages dont il fait le
portrait.
Le mot-clef employé tout au long du livre est
“présumé”, qui alerte le lecteur sur l’imprécision et la subjectivité
des récits choisis comme support documentaire. Ce sont des oeuvres de
voyageurs
écrivains qui vinrent ici, comme le français Henri Thévet ou le
missionnaire
calviniste, lui aussi français, Jean de Léry, révélant naturellement
une option de
l’auteur pour la lecture froncophone des épisodes. Il y a aussi
l’omniprésent
allemand Hans Staden, prisonniers des Indiens Tupinambas pendant neuf
mois, qui
heureusement a fuit les supplices des cannibales, et a pu léguer les
premiers
témoignages, écrits et illustrés, sur Cunhambebe. En effet, les
témoignages avaient
pour objectifs d’éveiller l’imaginaire européen sur une réalité
lointaine,
exotique et sauvage, utilisant, assez souvent, des moyens hyperboliques
et
l’invraisemblance.
La narration se structure en trois parties
entrelacées et
complémentaires. La première – le cannibale et les chrétiens – tourne
autour de l’installation de la colonie française de Villegagnon, la
France
Antartique (1555-1559) dans la baie de Guanabara, un refuge calviniste
en terres
tupinambas. Talentueux conteur d’histoires, Antônio Torres montre les
bonnes
relations que Cunhambebe entretenait avec les Français (calvinistes,
corsaires ou
contrebandiers). Notre cannibale arriva à être reçu avec les honneurs
de chef
d’Etat dans l’enclave française, passant en revenue les soldats
royalement
alignés. Au contraire du “bon sauvage idyllique”, il se glorifiait du
sang
ennemi qui coulait dans ses veines, après avoir avalé un grand nombre
d’ennemis,
dont beaucoup étaient portugais et qu’il traitait de menteurs, traîtres
et couards.
Par ailleurs, un autre indice de ses préférences, l’auteur présente les
Portugais
hostiles, comme les jésuites José Anchieta et Manoel da Nóbrega qui
avaient pour
mission d’évangéliser les Indiens mais qui insidieusement portaient la
croix dans
uma mains et les armes dans l’autre. Réfractaires aux Portugais, les
diverses tribus
de la région, fondèrent une confédération des Tamoios pour les
combattre, choisissant
Cunhambebe comme chef suprême.
Déjà la seconde partie – No princípio
Deus se chamava
Monam – réunit la religion, les mythes et les croyances des
Tupinambas. La
mythologie payenne des Indiens Canibales fut supposément transmise par
Cunhambebe au
frère André Thevet. En accord avec la version de Thévet, les Tupinambas
croyaient en
l’existence d’un Dieu appelé Monam qui créa le ciel, la Terre et tout
ce qui
existait. Dans cette cosmogonie, il y a des références à un déluge ou à
deux frères
qui représentent le bien et le mal. Sous cet aspect; la ressemblance
entre les passages
bibliques et les mythes indiens est incroyable, surtout si l’on prend
en compte que
les Indiens vivaient isolés et qu’ils n’avaient pas encore eu de
contacts avec
les Blancs.
Dans la dernière partie, une espèce de making
of du livre,
le narrateur qui habite notre quartier contemporain de Copacabana, se
rend à la ville de
Angra dos Reis à la recherche de documents et des anciennes pistes des
Indiens.
C’est là, cepedant, que la prose de l’auteur de Essa Terra atteint as
plénitude. Au milieu de souvenirs suscités par ses recherches, il
observe un Rio
chaotique, désordonné, installé sur le territoire qui fut autrefois des
Tamoios, ville
dont l’histoire de la construction et de développement a été réalisée
au prix de
l’exploitation et de la soumission des noirs et des indiens. Dans son
voyage, il
constate, in loco, que les descendants du guerrier Cunhambebe sont
nichés dans une
réserve aux environs de Angra dos Reis, chaussant de stong,
formant une
confédération des vaincus.
En s’essayant au genre de la fiction historique
avec Mon
cher Cannibale, Antônio Torres surprend ses lecteurs et ouvre
de nouvelles voies pour
son oeuvre. Il ne maintient fidèle, cepedant, à son stle de
construction
d’intrigues avec commencement, milieu et fin, pas nécessairement dans
cet ordre,
mais dans un récit déconcertant et sinueux. Son langage coule avec des
phrases courtes
et des mots précis, recourant fréquemment dans ce livre, à des
expressions populaires
qui, au lieu d’appauvrir le texte, contribuent à rendre le récit nplus
alerte. Pour
ce faire, il met à profit des citations reprises à d’autres écrivains
ou même
dans des chansons populaires. L’idée récurrente de la cannibalisation –
l’anthropophagie explicite – imprime une légèreté ludique à son style.
Au
moment où l’on commémore les 500 ans de la découverte du Brésil, et où
les
survivants Indiens sont rejetés des manifestations officielles, Antônio
Torres offre au
lecteur le plaisir d’une lecture agréable et d’un sincère hommage à nos
ancêtres.
L’Ecrivain des âmes “retirantes”*
Au contraire, en se plongeant dans des décors et
des situations
qui lui sont familières l’écrivain ne le fait pas avec le seul objectif
de
représenter la misère de la région, les conditions infrahumaines du
Brésil rural, mais
pour exposer comme destin inévitable, les misères de l’âme humaine.
Ainsi en
émigrant vers les grendes villes, à la recherche de meilleures
conditions de vie, le
nordestin se heurte aux écrasantes frustrations urbaines.
C’est justement sur ce point que l’oeuvre de
Antônio
Torres se différencie de celle des écrivains régionalistes comme
Graciliano Ramos,
José Américo de Almeida, José Lins do Rego et tant d’autres. Pour eux
le retirante du sertão berçait sa longue marche de l’espoir
d’une vie meilleure. Il
y avait un désespoir qui se nourrissait de l’espoir. Ce n’est pas par
hasard
que Antônio Torres affirma dans une entrevue que “ce n’est pas la
sécheresse
qui expulse, mais la civilisation qui attire”. Elle attire, puis elle
trahit. Ce
drame semble être celui de Nelo, personnage de Essa Terra (Cette terre), publié
en 197: il laisse as ville de Junco, dans l’intérieur de l’Etat de
Bahia pour
aller à São Paulo, et revient pour se perndre dans les cordes d’un
filet.
Ecrivain ingénieux, son stle est marqué par un
récit
entrecoupé, formés de fragments incogérents, morceaux de mosaïque.
C’est au
lecteur que revient la tâche de réordonner le tout de façon harmonieuse
et logique.
L’important, dans sa vision d’écriture littéraire, n’est pas de créer
une histoire linéaire, comme il faut, avec un commencement, un milieu
et une fin, mais
une histoire “qui, dans cette fin, doit se terminer avec un
commencement, un milieu
et une fin”.
Journaliste et rédacteur publicitaire, ses contes
et ses nouvelles
ont été traduits dans divers pays. Essa Terra, son
oeuvre la plus connue, a été
traduite en allemand, français, anglais et hébreux.
Il débuta en 1972 avec Um cão uivando
para a lua, qui
réunit les éloges de la critique et un prix pour un auteur débutant.
Hardi, à la
recherche permanente de nouvelles formes de récit, le lancement de Meu
querido Canibal ouvre de nouvelles perspectives thématiques, peut-être déjà annoncées
dans Um
táxi para Viena de Áustria, lancé en 1991. (HMS)
* retirante: nom que l’on donne
aux paysans de
l’intérieur nord-est du Brésil qui, pour fuir la sécheresse, quittent
leur région
pour aller chercher du travail ailleurs, surtour dans les villes.
* sertão: nom donné à
l’intérieur sec du Brésil,
notamment dans le nordeste du Brésil, souvent ravagé par de longue
période de
sécheresse.