NEGO DE ROSENO L’AVAIT DIT

Antônio Torres

— Fiston, donne-moi Ia pièce.

Pourquoi veux-tu de l’argent, hein?  lui répondit l'enfant.

Donne-moi une pièce pour boire un coup.

Tu ne vas pas bosser?  Papa t'attend.

— J’y vais, mais je veux boire un coup.

— Bois-en deux et roule sous Ia table, dit-il en glissant deux pièces au bonhomme avant de le quitter.

— Que Dieu te le rende au centuple, fiston.

C'était un mardi et toutes les festivités avaient pris fin — le seul rescapé était cet ivrogne qui depuis le lever du jour ne tenait plus debout.

Finis Ia messe, le marché, les étalages, les brioches.  La rue était redevenue ce qu'elle avait toujours été:  elle n'était plus que solitude.

L'enfant l'avait compris en se réveillant.  Il était seul.  Comme le curé, chacun avait regagné son lopin de terre et sa baraque misérable, ces constructions mises bout-à-bout s'étalaient sur plus de sept lieues à l’entour.   Même l’oncle Ascendino, le dernier des pèlerins (l’ivrogne ne comptait pas), avait abandonné son poste et était retourné à sa menuiserie.  Il ne restait plus à I’enfant qu'à prendre le chemin de Ia maison.  La solitude, ce n'était pas le pire.  Le pire, c'était Ia faim.  Ainsi, tout en se frottant les yeux chassieux, l’estomac creux, il se dirigea vers le magasin de Josias Cardoso.  Il allait acheter un pain ou une galette de maïs.  Il pouvait acheter tout ce qu'il voulait, les trois billets que le curé lui avait donnés suffisaient amplement.   Mais il faisait attention.  Là-bas, son père l'attendait avec Ia houe.

Heureusement il n'était pas le seul rescapé avec l’ivrogne et le patron du magasin.  Il y avait aussi Nego de Roseno et sa carriole devant le bric-à-brac.  Ce véhicule, tel un antre obscur rempli de sous, était surtout le seul engin motorisé dont le village de Junco pouvait s'enorgueillir — Ia juste récompense pour un homme qui avait passé toute sa vie à transporter sa marchandise à dos d'âne.  L'enfant, lui aussi, était fasciné par Ia réussite de Nego et il l’enviait mêrne de pouvoir, quand bon lui semblait, aller et venir avec ce petit camion qui malgré les pannes et les enlisements finissait toujours par atteindre son but.  Et c'était peut-être cette admiration qu'il aurait voulu manifester à ce moment-là.  Immobile dans ce bric-à-brac comme s'il était un de ces colis que Nego de Roseno essayait de déplacer, l’enfant admirait Ia maníère délicate dont cet homme énorme et dégingandé rangeait les flacons de parfum sur les rayons.  Alors Nego de Roseno s'adressa à lui.   Voulait-il quelque chose?  Certainement.  Cette chemise-là, c'est combien?  Elle coûtait plus que l’argent qu'il avait, mais Nego de Roseno Ia lui laissa tout de même: — Ton père est un bon client, dit-il. — Je vais te faire une remis.

Son père!  Et maintenant il devait inventer un bon mensonge qu'il raconterait chez lui.  Pourquoi as-tu tellement tardé?  Parce que...

Il recevrait peut-être une raclée.

Mais il avait deux pains dans une main et une chemise dans l’autre et pour l’instant, c'était ce qui comptait.  Un maillot de corps blanc, sans manches (différent, moderne), Ia première chose qu'il achetait avec son argent à lui.  De plus, il n’avait pas fait mettre les deux pains sur le compte de son père comme il le faisait d'habitude.  Malgré tout, sa joie ne l’emportait pas sur sa peur.  Aussi pourquoi avoir tant tardé?

Lorsqu'il arriva à Ia menuiserie, l’oncle Ascendino était encore en train de chanter des cantiques.   Ce vieil homme solitaire passait son temps à prier et à maudire l'Union Démocratique Nationale, un repère de communistes.  L'oncle Ascendino s'arrêta de chanter, abandonna son herminette, ajusta ses bretelles et lui montra un petit camion bleu. — Je l'ai fait pour toi.  Aimes-tu le bleu?

L'enfant offrit un pain à l‘oncle qui en profita pour faire le café.  En attendant, comblé par le cadeau, il changea de chemise.

Elle est seulement un peu trop large, opina l’oncle Ascendino. Mais ça ne fait rien.  Une fois lavée, elle va rétrécir.  Et puis, tu es en train de grandir.

Oubliant le temps, Ia houe et Ia raclée éventuelle, l’enfant parla longtemps avec son oncle comme avec un bon ami.

Ce pays ne vit que lorsqu'on y dit Ia messe, n'est-ce pas ?

— C’est vrai, dit l’oncle Ascendino.  Mais c'est bien dommage que ça n’arrive qu'une fois ou l’autre.  Nous avons besoin d'un prêtre qui habite ici et qui célèbre Ia messe tous les dimanches au moins.

Je suis d'accord.

Et toi, quand pars-tu au séminaire?

Je ne sais pas du tout, mon oncle.

Quand je te vois servir Ia messe, tout beau, je demande à Dieu Ia grâce de te voir un jour en soutane.  Ce serait le plus grand orgueil du pays.  Mais peut-être que je ne vivrai pas assez longtemps pour ça.

À une certaine heure, on entend à Junco, venant de l’autre bout du monde, le gémissement du char à boeufs.  Entre onze heures du matin et trois heures de l'après-midi, le soleil tremble et les cigales elles-mêmes s'arrêtent de chanter.  L'enfant continuait son chemin en prenant garde aux trous.  Attentif au bruit des roues du petit camion qu'il poussait avec une fourche.

Le cadeau de l’oncle servit aussi d'excuse pour son retard.  Mais on ne lui pardonna pas d'avoir donné tout son argent pour une chemise qui ne valait pas un sou.  Espèce d'idiot.   Imbécile.  Son père lui donna un ordre:  Retourne là-bas et rends donc ça.  Rapporte l’argent.

Il fallait sortir à nouveau.  Il n'y avait pas d'autre solution.  En chemin, il demandait à Dieu de jeter devant lui les trois billets qu'il avait reçus du curé et qui se trouvaient en possession de Nego de Roseno.  Si cela se passait, il jetterait Ia chemise et il regagnerait leur maison sans avoir à affronter le propriétaire du bric-à-brac.  Quelle humiliation, devoir revenir sur une affaire qu'il avait conclue de son propre chef.  Si Dieu ne venait pas à son secours, ce n’est pas Nego de Roseno qui le ferait.  Les yeux en larmes, il demanda de l’aide à Dirce qui ne bougea pas.  Il implora Neguinho, celui qui un jour était tombé devant lui, en plein milieu de Ia rue, saisi par une crise d'épilepsie.  En vain.  Qu’avait-il dans le ventre?  demandait Nego de Roseno.  Il achetait quelque chose puis il s'en repentait!  Et par-dessus le marché, Ia chemise était pleine de sueur.   À Ia maison, ce qui l'attendait maintenant, c'était non seulement le travail mais encore une nouvelle bordée d'injures et des humiliations.  Et cet incident allait troubler son sommeil pendant une bonne partie de sa vie.

Comme le jour où Neguinho se jeta dans le vieux réservoir pour se venger d'une giffle que son père lui avait donnée et se noya.  Dans ses rêves, l’enfant revoyait Neguinho à terre en train de se débattre et de baver.  Ses yeux révulsés semblaient implorer au secours.  L'enfant avait beau prier pour le repos de l'âme de Neguinho, cette scène se répétait des nuits d'affilée.

Il ne tint l'affaire pour close que bien plus tard lorsque Ia chemisette déchirée était devenue inutilisable.

Un soir, son père rentra un peu plus tard de Ia rue et se mit à parler avec sa mére.  Il commentait ce que des compagnons avaient dit sur son petit. — J’étais avec Josias, le compère Zéca et Nego de Roseno.  L'enfant prêta l’oreille.   Ils n'avaient pas encore oublié l'affaire:

— Alors Nego de Roseno nous a dit:  ça fait plaisir de l’entendre parler, ce garçon.   C’est un homme, avait-il conclu.  Et tous les autres avaient dit Ia même chose.

Maintenant, oui, son père était fier de lui.

Son fils était un homme, Nego de Roseno l'avait dit.

Traduction: Mario Carelli


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